La passion selon Zimmermann ( Article de Ghislaine Rheault, Le Soleil, Avril 1999 )

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Cet article écrit par Madame Ghislaine Rheault est paru dans le Journal Le Soleil ( de Québec ) le jeudi 29 avril 1999.

La passion selon Zimmermann

Son nom résonne comme un grand coup d’archet sur les cordes d’un violoncelle. Zimmermann.
Ancêtres suisses, père français. Arrière-grand-père tisserand, père et grand-père patissiers. Lui, Joseph, il est maître horloger. Son fils bijoutier. Une grande dynastie d’artisans. Un beau nom, bien connu à Québec.

Si je parle de lui, aujourd’hui, c’est à cause de la tuerie de Littleton. Il m’a téléphoné lundi. Cet événement tragique, a nourri sa réflexion sur le sens du travail, sur les idéaux qu’on propose aux jeunes.  » J’ai écrit un texte  » m’a-t-il dit.

Hier, dans l’arrière-boutique lumineuse de la bijouterie de la côte de la Fabrique, où le septuagénaire se rend chaque mercredi, j’ai rencontré un philosophe. Devant un tableau représentant la chasse-galerie, il a parlé de la beauté des métiers. Des traditions qui remontent aux origines de l’humanité.

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 »Enfant, je ne réussissais rien, se rappelle-t-il. Myope, j’étais dernier en tout. Je me suis longtemps pris pour un imbécile. » Voyant son intérêt pour la mécanique, la serrurerie, son père l’a orienté vers l’horlogerie.  »Ce fut une illumination, comme un éclair dans ma tête, dit-il. Je me suis senti comme un train sur les rails. »

De fil en aiguille, il allait devenir maître horloger, s’établir au Québec en 1955, être reçu dans la confrérie du Meilleur ouvrier de France en 1968.

Je l’ai écouté parler de son métier, avec des accents d’une passion incandescente. Dans des mots simples et forts. Une telle passion, c’est rare et précieux. Ça nourrit toute une vie.  »C’est une sorte de lumière que l’on porte en soi », dit-il. Une lumière qu’il aimerait que les jeunes découvrent…

L’artisan qui aime son métier, incorpore en lui le témoignage de l’humanité entière, dit-il. Il participe à une aventure qui a transcendé les époques, les religions, la vie des peuples. Le blasphème de l’homme du XXè siècle, c’est de regarder le métier avec une sorte de condescendance, de porter un regard péjoratif sur l’artisan. Cela se traduit dans des expressions courantes. On dit  »un modeste artisan » et un  »brillant ingénieur ». On vante le  »grand chirurgien » dont les parents sont de modestes cultivateurs ». On dit  »mon fils est en deuxième année à la faculté » mais pas  »mon fils est en deuxième année de cordonnerie ».

 »Faites abstraction des métiers et il n’y a plus de vie. Plus de toit, plus de murs aux maisons, plus de caves à vins. Plus d’herbes et de fleurs… »,dit-il. Ce n’est pas que question de reconnaissance, mais de transmission d’un code de valeurs, d’éthique.

 »On parle sans cesse d’argent aux jeunes. On dit: »La banque a fait tant de profits. Céline Dion s’est acheté un hélicoptère. » Leur parler d’argent, c’est le plus sale tour qu’on puisse leur jouer, dit-il.

L’homme d’argent en fait la base de sa vie. Au risque d’être amoral. Il ne lui répugne pas d’investir où ça rapporte. Même dans les mines anti-personnel. Une fois qu’on a la soif d’argent dans le coeur, il n’y a plus rien qui compte. »

-Mais les grands métiers ne sont-ils pas en train de disparaître, ai-je risqué. Celui d’horloger a beaucoup changé.

 »C’est l’impression que l’on a en regardant le monde de manière superficielle. Mais l’artisan redonne aux hommes le sens de la réalisation dans le travail. Y-a-t-il un endroit où on se sente mieux que dans l’atelier d’un ébéniste, dans le laboratoire d’un pâtissier, dans un jardin ? Songez aux bruits merveilleux qu’on y entend. C’est le travail de l’homme qui est en jeu dans ces lieux… Mes outils sont mes compagnons. J’ai besoin de les voir. Même si un outil ne me sert qu’une fois aux deux ans. »

 »Le travail n’aurait jamais dû cesser d’être la joie de la vie. Or, l’homme d’argent dit-il (faisant allusion à Taylor, le père du travail à la chaîne) a fait des hommes des esclaves. C’est le travail de l’argent qui aboutit au chantage à l’emploi, aux fermertures d’usines ».

 »On donne des subventions à des entreprises qui s’en vont ensuite, comme Hyundai à Bromont. Mais si on donnait 20 000$ à l’apprenti pour qu’il s’achète des outils, loue un local, le jeune artisan attirerait les gens à lui. Il serait un être positif dans la société. Les prisons, les services policiers, ça coûte pas mal plus cher. L’homme du XXè siècle est un calculateur qui ne sait pas compter… »

Je l’ai écouté, fascinée. Cette voix, elle devrait être entendue des adolescents qui cherchent leur voie, qui ne savent pas quoi faire de leur peau, de leurs montées d’hormones, qui ont envie de décrocher.

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Mais dans un système scolaire qui met la technologie sur des autels, qui adore le dieu mathématique, qui dévalorise le travail des mains, je crains fort qu’on ait pas beaucoup envie de prêter l’oreille à son message.

Des tas de parents qui ne rêvent pour leur enfant que de carrière payante méprisent le travail des dix doigts. Ils paniquent parce que leur petit qui ne sait ni lire ni écrire n’a pas accès à un ordinateur dès les premières classes du primaire. Le fric, y a que ça…

Cette passion qui l’illumine, Joseph Zimmermann l’a transmise à ses fils.  »Je leur ai dit: Vous ferez ce que vous voulez. Mais avant, mon devoir à moi, c’est de vous parler des métiers. » Son fils Michel est bijoutier. Il a racheté le commerce de la côte de la Fabrique. L’autre est horloger en France, près de Lyon. Et pour le plus grand bonheur de Joseph Zimmermann, ses deux petits fils Vincent et Pierre vont suivre les traces de leur père Michel.

Pendant qu’il allait répondre à une cliente, dans cette boutique où tout est calme, luxe, beauté, j’ai lu son beau texte où il fait l’éloge de l’artisan et où il se demande:  »Pourquoi ne pas lui redonner la place qui est sienne ? Pourquoi attendre ? Il nous reste si peu de temps… »

Une ode où les mots  »Humain, fidélité, honnêteté, vraie paix, vraie vie  » résonnent bellement. Comme le nom Zimmermann.

Ghislaine Rheault
Journaliste
Le Soleil
29 avril 1999